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Histoire

11 oct 2010

Le teint à travers l’Histoire en Occident

A. PETITJEAN, P. HUMBERT, Département de dermatologie, CHU Saint-Jacques, Besançon

À travers les époques, le teint a toujours suscité l’attention, il devait être blanc de l’Antiquité à l’époque contemporaine, puis hâlé à partir de 1925. Aujourd’hui, le teint n’est plus perçu uniquement comme une couleur, il décrit à la fois le coloris et l’aspect de la peau du visage. Le teint a donc tenu et tient encore une place importante dans la beauté, si ce n’est la première place.

Etymologiquement, le terme « teint » vient du latin tinctus qui signifie la couleur du visage, la couleur de la peau pouvant aller du blanc au brun en passant par le rose ou le rouge. De l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, les femmes de race caucasienne ont toujours rêvé d’avoir la peau la plus blanche possible ; leur préoccupation essentielle était d’avoir le teint blanc. « Teint de lys », « couleurs laiteuses », sont les qualificatifs les plus souvent rencontrés dans les dithyrambes des poètes en mal d’amour au cours des siècles (1). ● Dans l’Antiquité, le teint blanc stigmatise une vie à l’abri des intempéries, qui ainsi conserve la peau fraîche et nacrée, attitude conforme aux moeurs du monde antique, ainsi qu’aux moeurs chrétiennes. La blancheur de la peau affirme à la fois sa condition d’objet précieux et fragile face à la force de l’homme mais aussi son statut social dont une vie active au soleil aurait bruni le teint (2). « Toute femme qui aime doit être pâle, c’est la seule couleur qui convienne quand le coeur est épris », recommande Ovide dans L’Art d’aimer. […] « L’amoureux doit être pâle et maigre, conforme à l’érotique antique qui associe la maigreur et la pâleur à l’amour. (au monde romain de la décadence). » ● Au Moyen Âge, en France, le teint d’albâtre est signe de raffinement. La peau des dames doit être si transparente que, lorsqu’elles boivent, on doit voir le vin couler dans leur gorge (2) !   Figure 2. Catherine de Médicis (Musée Carnavalet, Paris)(4). ● Au XVIe siècle, le canon esthétique féminin de l’Italie est la femme bien en chair. On découvre un prestige nouveau au corps humain : l’exaltation de la sensualité. Le charme des brunes, qui sera apprécié en France pendant la Renaissance, n’a jamais été oublié en Italie malgré le prestige du blond vénitien. Le teint reste une préoccupation essentielle : il doit être blanc et mat. En France, à la cour de Médicis, les teints pâles restent les plus prisés. Figure 3. Dames en conversation au jardin des Tuileries portant un masque à la main pour se protéger du soleil(3). ● Au XVIIe siècle, la femme parfaite a le teint le plus blanc possible, le hâle est banni et les dames portent pour la promenade un masque qu’elles tiennent par un bouton entre les dents (3). ● Au XVIIIe siècle, c’est la folie du rouge. Le fard rouge sert de masque à la pâleur, hommes et femmes s’appliquent donc un fard très épais qui touche les paupières inférieures des yeux. Ne pouvant se résoudre à paraître fatiguée ni à briser la tyrannie de la mode, la cour ressemble selon Lady Montagu à des « moutons nouvellement écorchés ». Excitant sexuel et masque de la vieillesse, le rouge marque l’apogée d’une illusion qui maquille tous les visages dès la sortie de l’enfance (3). « Son teint si jeune hier et si frais, Aujourd’hui vieux et sans attraits De pitié m’a l’âme touchée : Quoi, dis-je, madame, à vous voir, Depuis hier il doit y avoir Trente ans que vous êtes couchée. » Comte Robert de Montesquiou La seconde moitié du XVIIIe siècle (1750) connaîtra un retour au goût traditionnel pour un teint pâle et nacré, une pâleur sans fard dont la beauté réside dans le jeu des émotions naturelles qui font frémir les yeux et la bouche. Figure 4. (A) À Versailles, les princesses, dont Madame Henriette, fille de Louis XV, portent le rouge vif et exigent la même chose des personnes présentes, homme ou femme. (B) Le roi George III. (3) La cosmétique baroque cède le pas à un visage naturel, sentimental. C’est une tendance qui durera pratiquement jusqu’à notre époque.  ● Au XIXe siècle, le premier critère de beauté est redevenu une peau blanche et éclatante, symbole de la jeunesse. On voit alors apparaître le terme « éclatante ».  Durant tout ce siècle, le hâle représentera le pire ennemi de la femme de qualité, car il est réservé aux paysannes constamment exposées au grand air. Ainsi, pour préserver ce teint, on se couvre d’un voile de gaze ou d’une étole légère pour sortir. À l’époque romantique, la mode de la femme blanche et nacrée va connaître une faveur accrue. Son teint est d’une apparence diaphane, son visage est pâle voire légèrement jauni ou verdâtre (1). Dès la fin de ce siècle, la mode est à la peau matifiée (5). Figure 5. Madame Vigée-Lebrun et sa fille, instigatrice du style « négligé élégant » (1787, peinture, Musée du Louvre, Paris)(3). C’est alors la mode d’un teint pâle et mat. La poudre de riz, élément indispensable à la toilette des dames, doit non seulement absorber l’humidité de la peau, mais également l’adoucir, la faire paraître plus fine, plus blanche, et contribuer par là à embellir le teint. Elle masque la rougeur trop vive du visage, les tâches de rousseur, les traces de la petite vérole, les petits boutons, ou les points noirs qui résultent des variétés d’acné ; elle diminue les effets du hâle… Elle permet ainsi de gommer les imperfections, les outrages du temps, les stigmates du passé. Figure 6. Portrait de la comtesse de Kessler Alexandre Cabanel (1873, peinture. Musée d’Orsay, Paris)(3). « Qui ne voit que l’usage de la poudre de riz (…), a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les tâches que la nature y a outrageusement semées et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, qui rapproche immédiatement l’être humain de la statue, c’est-à-dire d’un être divin et supérieur. » Baudelaire  Après la Première Guerre mondiale, l’émancipation des femmes et leur part active dans la société a permis au maquillage d’entrer dans les moeurs. Il n’est plus péjoratif et symbole de frivolité. On assiste alors à un renversement des tendances et cette révolution permet l’éclosion de la mode du teint hâlé (1). L’abandon de l’ombrelle, des gants, du chapeau et de la robe longue, en découvrant la peau, promeut une nouvelle sensualité. Le hâle supplante la millénaire pâleur féminine, le vernis à ongles supplée le gant, la coiffure se fait sculpture. Les femmes découvrent vers 1925 les bienfaits du soleil. Si les dangers de l’exposition solaire sont très vite connus, ils n’empêchent pas la frénésie du hâle que donnent le naturisme, la gymnastique rythmique et les sports de plein air et fait aimer les peaux de cuivre, de pain d’épice et de chocolat (3). Adieu le teint blanc, les femmes adoptent le teint hâlé, les fards sont largement utilisés, les pommettes sont rouges ainsi que la bouche. On assiste donc à un renversement des tendances, un nouveau canon de la beauté est né… Les fonds de teint sont alors destinés essentiellement à assurer un teint agréable et uniforme à la peau, modifier la carnation, masquer les éventuelles imperfections, accentuer ou au contraire estomper les reliefs du visage. Figure 7. Bain de soleil, 1948(3). Le fond de teint est utilisé de façon plus savante et plus étudiée que les effets de la poudre. Les poudres colorées permettent de dissimuler des imperfections (couperose) et illuminent le visage (6). Ce culte va de pair avec celui de la jeunesse, de la santé, de l’énergie. Dans les années 1990, les femmes aspirent à une « beauté naturelle », elles recherchent des produits de soins plutôt que des produits de maquillage (3).  Au XXIe siècle, de nombreuses publicités sont créées pour réveiller l’éclat du teint, rendre la peau radieuse, avoir bonne mine ou encore être belle sans paraître stressée ! Le teint semble donc refléter notre humeur, il doit alors renvoyer la jeunesse et la vitalité. Le teint, reflet de l’âme et du corps La blancheur du teint, signe de beauté « aristocratique », fut une véritable obsession depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, où elle atteint son paroxysme. Elle a été très longtemps associée à la pureté, la virginité, la noblesse. Les dames de la bonne société se protégeaient du soleil à l’aide de larges chapeaux, d’ombrelles et de gants, sans oublier la poudre de riz, les fards de lys et la farine de guimauve. Marque de distinction entre les classes sociales en Occident, le teint de porcelaine est, en revanche, ancré dans la tradition japonaise. Mais après des siècles de domination de la pâleur, le XXe siècle voit naître et se développer en quelques décennies le culte du bronzage, faisant oublier à ceux qui s’exposent trop au soleil le prix à payer…(8) Néanmoins, depuis peu, il apparaît une relative prise de conscience des risques et en particulier des liens existants entre exposition solaire et cancers cutanés, et entre exposition solaire et vieillissement précoce de la peau (9). Ainsi, nous sommes au début d’une nouvelle ère où la mode n’est plus au teint hâlé mais à un teint jeune sans imperfection, homogène. Figure 8. Sylvie Tellier, Miss France 2002, incarnant la beauté naturelle (7). Pour la première fois, la préoccupation essentielle n’est plus la couleur de la peau mais sa texture, pour un paraître qui évoque jeunesse, santé et énergie, on parle alors d’une beauté intérieure. L’éclat du teint est une réalité que tout le monde appréhende, mais qu’il est difficile de décrire. Il est le reflet de notre état de santé, du fonctionnement de notre organisme. Il joue un rôle physiologique et social de premier plan. Il traduit la bonne ou la mauvaise mine. Avoir « mauvaise mine » signifie qu’au niveau du visage s’expriment une grande fatigue, une certaine lassitude ou la suspicion d’une maladie sous-jacente. Le teint traduit un état émotionnel (joie, tristesse, stress…), un statut hormonal (ménopause, masque de grossesse…), un état nutritionnel (carences ou excès), un fonctionnement harmonieux des organes vitaux (coeur, foie, reins, cerveau), la fatigue, l’âge, ou encore des facteurs environnementaux tels que le tabagisme, l’alcoolisme, les saisons… Avoir le teint pâle ou anémié témoigne d’une grande fatigue ou d’un manque de globules rouges dans le sang. Alors qu’« une peau de pêche » traduit une peau douce, rose et veloutée. Ainsi la peau, notamment du visage, exprime ce qui se passe au niveau du fonctionnement du corps et du retentissement psychologique de l’instant. « Piquer un fard », exprimer le « masque de la terreur », avoir un « teint cadavérique » sont autant d’expressions du langage courant. Napoléon, sensible à la pâleur de Joséphine, lui enjoindra un jour : « Mettez du rouge, Madame, vous avez l’air d’un cadavre ! ». De tout temps, la peau a été l’objet de toutes les attentions car elle est synonyme de beauté. Lavée, parfumée, baignée, protégée, soignée… la peau est le support de l’apparence, du bien-être et du statut social (10).

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